mardi 8 février 2011

Vapeurs d'alcool

Les toits de Paris vus du musée du quai Branly
Hier soir, de l’arrêt de bus où j’attendais sagement le bus avec R. à Piccadilly Circus - il allait à la gare Victoria – j’ai aperçu les néons d’un club de Soho. Très rouges ils annonçaient dans la nuit : Table Dancing. On pouvait voir le videur devant la porte. Il y a vraiment une chose qui me semble inimaginable : c’est de passer une nuit dans une boîte. Quand j’avais dix ans, je me souviens avoir posé la question à une « grande » qui allait souvent en boîte, et elle m’avait dit : « Tu verras, tu aimeras aussi ». Je n’ai jamais aimé, et les rares fois où j’y ai mis les pieds, je m’y suis toujours ennuyée à mourir. J’ai frissonné en imaginant ce qui devait se passer dans cette boîte en face de moi. Souvent quand on sort très tard d’un cinéma ou d’un resto, je lance en plaisantant : « on va en boîte ? » Personne ne m’a encore prise au mot ! Au fond de moi je me demande si je n’aimerais pas tenter l’expérience... Je me vois bien boire jusqu’à plus soif et me déchaîner sur la piste sur des rythmes endiablés en riant et en poussant des cris ! J’aimerais sortir de boîte à 5h du mat’ un mardi, dans les vaps, et comme il serait trop tard pour rentrer chez moi, attendre l’heure de mon premier cours aussi fraîche et dispose que la momie de Toutankhamon! Imaginer cela me fait vraiment rire, un peu trop d’ailleurs : sont-ce les effets de la piña colada (une des trois que je bois par an) qui ont du mal à se dissiper ?  

lundi 7 février 2011

Grisaille

C’est un lundi matin tout gris, froid et venteux. J’ai l’impression que je vais devoir pêcher très profond en moi pour transformer ce gris en bleu, ce froid en soleil, et ce vent en zéphyr qui me mènera en douceur à ce soir.

dimanche 6 février 2011

Péchés mignons

Un corbeau se cache parmi les branches
Diphile commence par un oiseau et finit par mille ; sa maison n'en est pas égayée, mais empestée ; la cour, la salle, l’escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est volière ; ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme ; les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une affaire laborieuse et à laquelle, à peine, il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil; lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche, il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve.

Les Caractères de La Bruyère

Au départ ça m’énervait un peu, je ne comprenais pas pourquoi il ne m’appelait jamais de chez lui. Mais maintenant j’aime bien quand R. me téléphone quand il trottine vers le Chinese Take-Away de son quartier à l’autre bout de Londres. Quand il arrive là-bas il me dit : « Je peux te rappeler dans quelques minutes ? » Le temps de passer sa commande, et il me rappelle. Puis on lui tend ses petits plats, alors il raccroche car il discute avec l’employée. Il est leur client nº 1 je parie ! Et puis il me rappelle et on papote jusqu’à sa porte. C’est devenu un petit rituel, ces bribes de conversation. On dirait que nous avons une relation clandestine. Ça ajoute du piquant.
J’aime bien déjeuner avec N. quand elle vient à Londres. J’ai l’impression d’être en vacances. Peut-être parce que nous déjeunons près de la Cathédrale Saint Paul, un terrain où je n’ai aucune attache. C’est un endroit assez bizarre qui tient de l’entre-deux, presque du no man’s land: il y a l’esplanade de la cathédrale flanquée d’une sorte d’agora, des rues larges qui débouchent sur des perspectives dont l’une mène au Millenium Bridge et à la Tate Modern mais aussi, à deux pas, un entrelacs de ruelles – où nous nous perdons immanquablement. C’est un lieu assez froid, fréquenté par les touristes et les employés de bureau. Pour moi c’est une plage de repos.
J’aimerais qu’avec C. nous continuions de « nous faire un p’tit resto » un soir de semaine, en prolongeant la soirée par une séance de cinéma. J’aime le trajet en bus jusque dans l’Est de Londres où nous convergeons à notre rythme : moi, je suis toujours en avance ! Je trépigne d’impatience dans mon bus. Ce bon petit dîner, cette dernière séance de cinéma, me rendent vraiment joyeuse.
Toutes ces petites rencontres abolissent les distances et font de Londres un village où il fait bon vivre.

samedi 5 février 2011

Des jours cousus d'or et de soie

Mme de Chaulnes me mande que je suis trop heureuse d'être ici avec un beau soleil; elle croit que nos jours sont cousus d'or et de soie. Hélas mon cousin, nous avons cent fois plus froid ici qu'à Paris. Nous sommes exposés à tous les vents. C'est le vent du midi, c'est la bise, c'est le diable, c'est à qui nous insultera; ils se battent entre eux pour avoir l'honneur de nous renfermer dans nos chambres. Toutes nos rivières sont prises, le Rhône, ce Rhône si furieux n'y résiste pas. Nos écritoires sont gelées ; nos plumes ne sont plus conduites par nos doigts, qui sont transis. Nous ne respirons que la neige; nos campagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur. Je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés. Contez un peu cela à notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans ces prairies, avec des parasols, nous promenant à l'ombre des orangers.

Madame de Sévigné, 3 février 1695
Dormir jusqu’à 9h du matin avec, au réveil, l’envie de rester sous la couette toute la journée, c’est quasiment inédit chez moi. C’est ce qui m’est arrivé ce matin, après un rêve confus d’emploi du temps, dans lequel on me disait que je devais enseigner dès le lendemain un cours de cinéma sur un film expérimental américain intitulé Rage ! La rage c’est moi qui l’avait dans mon rêve... Ma collègue m’annonçait tous les changements apportés à mon emploi du temps actuel. « Je n’ai plus cours le mardi ? » hurlais-je, comme si je le regrettais. C’est marrant parce que le mardi est en réalité la plus longue journée de la semaine dans mon vrai emploi du temps. Quel soulagement au réveil de prendre conscience que mes longs mardis étaient intacts et que nous étions samedi matin...
J’ai pensé à un reportage sur le Pacifique Sud qui passe sur la BBC en ce moment. On y voyait une vénérable tortue se déplacer laborieusement dans les abysses, une nuée de magnifiques poissons exotiques jaune vif et bleu marine lui grignotant les coquillages collés à sa carapace : grâce à leur action, elle peut filer plus vite au fond de l’océan. Je suis un peu comme cette tortue, mais les poissons qui me tournent autour (pas tous...) me ralentissent et dévorent mon énergie. Quel soulagement d’avoir deux jours devant moi (studieux malgré tout) pour me refaire une carapace !

vendredi 4 février 2011

Ombres de la nuit

L’autre jour, réveillée au beau milieu de la nuit, je me suis mise à penser à Hereafter – ce film et la réputation surfaite de son réalisateur m’énervent tellement que c’était le meilleur moyen de ne plus fermer l’oeil ! Je me suis dit, comme ça : « Cela aurait été intéressant de voir ce tunnel et ces ombres dont ceux qui font une near-death experience parlent ». Sur ce, je me rendors. Et ça n’a pas raté...
Deux ombres – une grande, une petite - se tiennent sur le pas de ma porte et regardent vers mon lit. La chambre est plongée dans le noir mais ces deux silhouettes diaphanes qui m’observent ne me paraissent pas menaçantes. Je me redresse sur mon lit et les regarde calmement. Soudain la plus petite se jette aux pieds de la plus grande, et lui mord les chevilles comme un chien féroce. Le sang gicle. Terrifiée, je me suis réveillée en sursaut. Quelle idée d’avoir invité le cauchemar (ici) à me hanter – visiblement il ne se fait pas prier !

jeudi 3 février 2011

Le troisième était le bon

Hamarikyu Garden - Tokyo
Des trois derniers films que j’ai vus, Biutiful, de Alejandro González Iñárritu, est le plus beau, le plus humain, le seul des trois qui parle vraiment de notre société et avec poésie. Le seul qui m’ait touchée. Un film qui fait penser, pleurer, et peut-être agir. Ici aussi on communique avec les morts, comme dans Hereafter, mais quelle intelligence, quelle finesse, comparé à l’insipide film de Clint Eastwood ! C’était magnifique mais si dur, si sombre... et j’avoue que j’en ai un peu marre de voir des films qui me fichent le cafard ! Je voudrais voir un film où on meurt dans son lit de sa belle mort au bout d’une vie bien remplie, où l’image est claire et multicolore, où la musique n’est pas lugubre mais joyeuse, où la vie, si elle est ardue, est belle aussi, riche d’enseignements, pleine d’espoir, où on s’aime sans se détruire, où tout le monde pète la forme, qui fait rire, mais qui soit profond aussi, pas un film à l’eau de rose... Je voudrais voir un film dans la veine de Maborosi ou de Still Walking de Hirokazu Kore-Eda, d'un Miyazaki, ou bien du merveilleux The taste of Tea... Malheureusement, je vais devoir attendre des lustres pour sortir du cinéma avec la pêche !

mercredi 2 février 2011

Du monde au balcon

You're the top! You're the Coliseum,
You're the top! You're the Louvre Museum,
You're a melody from a symphony by Strauss,
You're a Bendel bonnet, a Shakespeare sonnet,
You're Mickey Mouse.
You're the Nile, You're the Tower of Pisa,
You're the smile on the Mona Lisa.
I'm a worthless check, a total wreck, a flop,
But if, Baby, I'm the bottom,
You're the top!

You’re the top, paroles et musique de Cole Porter
Au Louvre se trouve un tableau intitulé Saint Jérôme dans le désert, exécuté par Joachim Patinir en 1515 (ici). Il me fait penser à un célèbre poème de W.H. Auden dont voici un extrait :

In Breughel's Icarus, for instance: how everything turns away
Quite leisurely from the disaster; the ploughman may
Have heard the splash, the forsaken cry,
But for him it was not an important failure; the sun shone
As it had to on the white legs disappearing into the green
Water; and the expensive delicate ship that must have seen
Something amazing, a boy falling out of the sky,
had somewhere to get to and sailed calmly on.

Musée des Beaux-Arts de W.H. Auden
J’aime ce tableau pour le bleu Patinir dont a si bien parlé Jorge Semprùn dans La Montagne blanche, mais aussi pour toutes les petites scènes qui se déroulent aux alentours de la grotte du Saint : le décor est bien loin d’être désertique ! Mais par quel miracle cela n’enlève-t-il rien à sa solitude ?
L’ascète prie, médite, tandis qu’un chien débusque  un oiseau doré qui s’envole par dessus une haie. L’ombre brune sur le chemin ondule comme une plaie.
Ailleurs, mais proche, à vol d’oiseau ou de regard, un cavalier noir et son chien s’éloignent d’un village alors que des poules picorent, indifférentes, sur leur chemin. est-il muni d'une lance?
Des moutons paissent (ils me font penser à des tiques accrochées à la peau d’un chien), un paysan les observe, un papillon ou un oiseau s’envolent à son approche, pousse-t-il une charrue ? Le chien jaune polisson lui appartient-il?
Le fleuve tranquille est parsemé de bateaux. On devine un barque et son filet, une tour au loin, un port, une ville. Un cavalier blanc longe la rive. Les ailes du moulin tournent paisiblement.
Un autre paysan laboure son champ.

Des ronces rappellent la couronne d’épines...
Un petit lézard roupille sur une roche...
Et toujours ce motif de zigzags, de lézardes
Des lapins blancs broutent la luzerne...
Une caravane de chameaux et de chevaux vient d’arriver menée par des marchands orientaux. Ils viennent se désaltérer peut-être près d’une source ?
Un homme s’éloigne sur un chemin. Il a une hotte sur le dos. C’est peut-être un paysan allant vendre les produits de sa ferme à la ville ? J'aimerais le suivre sur ce chemin convoluté ! 
Sur la place, devant la cathédrale blanche, autour d’une fontaine, sont rassemblés des ânes, des chiens, des chevaux, des chameaux et des hommes. C’est sur cette place qu’aboutit notre regard. J’aime que mes photos - malgré elles - fassent ressortir le travail du bois, les couches de peinture et de vernis, les plis, les craquelures... Le travail du temps qui rend ce tableau vivant et pas seulement dans mes souvenirs.